Consistance du calembour
J’irai serrer des mains.
Je déconstruis mon discours. Je m’apprêtais à écrire un second « J’irai… » pour l’anaphore, simple et frappante, certes, touchante. Elle en devient sifflante et grossière. L’idée d’un « Pour… » introductif et ouvert à la légère argumentation me traverse, puis j’étrique aux beaux yeux de mes prétentions l’ensemble pour me défaire d’un courroux de mortel, enrhumé de son propre vent. Creusez le cryptage. Que ne requérez-vous donc un style de toutes façons ; une parodie, soit, pastichez un peu ; mais un autre style, car il ne faut insulter. L’éclat vieillit ; je parle de l’éclat que vous accusez, et qu’il faut accuser ; l’attaque de front (ou de dos, je ne sais) était lâche et corrosive, Dieu, elle s’érodait même un peu d’elle-même ! Et, pour dire la vérité, elle vous pourléchait les côtes rocheuses, disons là où je ne pensais qu’on irait cacher des huîtres, et le sang gerba. Oh, petit sang, petit creux, et petite opposition, petits contre-dards. Levée des armes et rire amer ! que ne faudrait-il composer tout ça d’une substance que je réclame hardiment !
Les droits sont clairs, aussi les miens sont gauches, et tous ces calembours n’émeuvent guère que les complaisants. Je suis un complaisant : je suis ému et cible aux lassitudes. Je me lasse de vos calembours, aussi n’ai-je pas envie de poursuivre, aussi vais-je poursuivre.
J’irai serrer vos mains, très solennellement.
Tiens, j’ai perdu, (— J’allais dire « Perdu. » mais les phrases-mots me lassent. Que disais-je ? complaisance.) finalement j’anaphorise. Certes, légèrement, juste pour le rythme, juste pour le justifier ensuite.
J’ai donc piqué ! oh, belles sanctions ! oh justices ! ô, qu’en est-il et enfin, Terpsichore, charmeuse élégante, la réponse, si virulente ou amicale ou creuse ou riche de cette épineuse question ? Mettez à jour ! Et je suis satisfait. Quand on répond à la réponse, — moi — il est aisé de se laisser citer, de faire du phrase contre phrase, de la pioche dans la prose et des jointures dans les besoins. Je n’ai pas voulu tout déchiffrer, je refuse encore de me livrer à un duel que je lance joyeusement avec les yeux sirotant la joie fébrile et caressant le versant cardiaque de mon regret. Que tout cela est cardiaque — que cette façon d’écrire vieillit. On se sent vieillissant. On se veut vieillissant, certes, certes encore, je dois traverser un océan de contre-arguments à imaginer et à supposer pour écrire la contre-réponse et les suivantes et leurs suites. Seule l’indifférence tuera ! et défera les camps, saints Suisses ! Je refuse la simple acceptation bonne et bienséante quand, badigeonnant dans le bain de mes jalousies vieillissantes, je n’aime plus la simple admiration du mot, du terme, de l’expression. Donnez-moi un maudit sens, une maudite sincérité, une maudite construction. Je suis un fils à Education, un fils à ficelles, à grosses ficelles aussi, aussi grosses que les vôtres, aussi grosse et imprécise que l’utopie, que l’éducation dont nous parlions. Dans la nécessité de l’éducation et de la culture magistrale, je veux la refuser, logiquement, dans l’ambition et la réaction névrotique du mélange fou de la réflexion. Les miroirs s’entre-caressent et s’entre-renvoient indéfiniment dans les âmes. Dans un an, ce texte sentira le soufre et les bactéries. Dans deux, il mourra, par le très simple, le très juste, le très commun et le très fatal désintérêt.
A vrai dire, la—ma quête du verbe est un bel élan d’orgueil de création. L’orgueil seul, le pur, le fou, le riche ; le semblable, le dissemblable surtout. S’ériger de soi-même en se libérant des références, imposées et surtout, je l’admets, communes. Fuir les communismes à chaque heure, vouvoyer les lecteurs ciblés, tutoyer le lecteur inciblé, trouver le seul et absolu « on », s’enjalouser des avis communément reçus. Rendre beaux, rendre beaux, oh ! rendre enfin beaux ! les seuls que j’accepte, les rendre riches. Leur donner consistance ou s’accorder gracieusement à leur inconsistance — gracieusement. Comparer le verbe, fouiller, fouiller ce verbe qui mérite qu’on le fouille, non qu’on ne le vomisse. Vouloir l’idée, la vouloir pour la trouver, ou trouver l’équivalence, ne pas se novarinaser — insupportable référence commune, d’autant plus insupportable qu’elle marque et qu’elle est géniale — pour rester soi, car l’enchaînement d’infinies répétitions n’a pas d’intérêt, aussi fort soit l’homme, soit l’œuvre, encore ces œuvres qui hantent. Je veux l’intérêt, moi, je, je veux ce qui a de l’intérêt, je veux marquer, nommer mon orgueil pour qu’il soit reçu comme une évidence, alors que lorsqu’il éclate, il blesse et ne devient vrai qu’à cet instant. Tous ces verbes n’ont pas d’intérêt. La—ma (ce vieux truc s’anaphorisera de bon gré) quête du verbe est une quête brûlante et furibonde de l’immortalité. On ne devient immortel par la consistance. Les inconsistances doivent être dénoncées. Je dois le hurler dans un sac, entendra qui passera. Passées ! mesdamoiselles, passées ! et fortes ! fortes et intéressantes.
J’irai serrer vos mains sans doute, si je ne les regarde (choisissez « que » ou « pas » et contemplez l’amène subtilité du double-sens calembourique et creux) pour chercher le sens des veines.
Je ne peux être malheureux, admis, on ne l’est (choisissez encore) par choix, et puisqu’à dire vrai c’est un bonheur que l’âme, cruelle et maternelle, cherche par-derrière les folies du conscient. Je n’aime pas, notons qu’il s’agit d’une parenthèse, le mot « pléonasme » ou la vulgarisation de son sens. Je maintiens que je hais les citations, pourtant j’en cache dans des boîtes en velours, j’en cache beaucoup, et ce velours est un faux. C’est le même tissu que celui de toutes les boîtes ; juste, je sais qu’on ne les lira qu’en les cherchant, et on ne les cherche que si on les cite, et je hais les citations. La boucle est d’une couleur amicale, d’une couleur aujourd’hui fermée.
Allez, facilité, un peu de facilité dans le cratère de toutes les autres, un peu de matière, dans l’ébullition de leurs fonctions, un peu de capture de ce à quoi je réponds, et je suis troublé à vrai dire de voir une réponse, très troublé de la voir si tôt ; quand on attaque de front ou de dos on s’habitue à la sérieuse indifférence ; et je suis bien troublé, — mot apte aux calembours desnosiaques !, notons-le ! notons que je prends goût à l’arme de la pastiche, mais que je m’en enorgueillit, ce qui est détestable, et qu’il faudra la craindre en retour ! — donc, disions-nous, avant que ces regrettables cadratins ne viennent embrumer le discours (cf., si agréer au confer encore se fait, cf. deuxième punchline de cette prose en entier, et l’usage conséquent d’un anglais, l’usage conséquent en vérité de tous les mots, qui, tels ces briscards enivrés de Fait et Sensation, se complètent, se divisent, sont deux et ne font qu’un et souvent, se soumettent à la très haïssable inconsistance dont nous parlions — que je lis dans les déblatérations d’un amateur d’auto-défonces éclatantes que je crois est vu comme ami du beau monde et, par moi, de mes récepteurs ; que je n’oserais ici dévoiler pour mieux me sentir cerné et sentir que vous allez le cherchez, aussi près qu’il puisse être. Je laisse le suspens. Dignes, vous ne me demanderez pas, et si pour me contredire le faites, je refuserais de répondre, ferai l’aveugle ou le sourd, vous donnerait peut-être, pour le goût de vous piquer et de tout piquer, un indice crucial pour que vous le deviniez, ou si pour me contredire à nouveau ne le faites pas, vous laisserai tremper, oublier, ou prendre le risque de trouver, à moins que je parvienne à mon but initial, qui, ainsi dévoilé, n’en devient plus un, qui est de vous embrouiller.), je comptais virer à un peu de facilité, chose difficile, douloureuse ? enfin, je voulais dire qu’il n’y avait mépris que pour le texte et non la maison de production, et un mépris d’ailleurs, il faut l’admettre, vieillissant, de quelconques aspirations de ma toux, et un mépris au simple aspect de plaie, quelque part, dans la déception, dans l’incapacité à y remédier, au regret, au remords serein, ces choses pourrissantes qui, dans l’infection, s’avilissent, et qui ont pris une tournure violacée déplorable. Il fallait cracher, vomir à mon tour, la petite histoire, la petite critique. Il fallait que le fruit, certes mûr, certes bien mûr, eh bien disons-le trop mûr, tombe et s’écrase en salissant un peu la si verte apparence de ce grand pré lassant. La branche était lasse ; il fallait un moment noir au-devant de trop de blanc, contrer par le sérieux, le monotone, ce qui ne peut ne plus être rêche une seule seconde, ce que la dérision a marqué d’une si noble et sifflante salissure, l’aisance admirable qu’a cette dérision à, elle aussi, bien involontairement, bien indirectement, cracher si fort, et ne toucher les esprits les plus étriqués. Les plus grands, disons-le, hein, les plus enfoncés dans leur catégorie jusqu’à en rire sèchement au visage des nommés petits. Mourir d’envie d’en profiter.
Il faudrait une conclusion. Une façon subtile et délicate d’assumer le geste, le chiant, le bien-nommé ; si tout ici est question de s’assumer, je pense que la vanité et la futilité de la lutte a raison d’être et de se gangréner, comme l’alcool et la drogue gangrènent les inconstants. Comme bien sûr, ne se lit plus que le court, ou le répondant ; et à vrai dire, comme la pensée, écrite ou pensée, n’a d’utilité que pour soi et le petit monde de soi. L’enveloppe n’est que la première partie, n’échangeons pas, ne tombons pas dans le piège de contemporains qui s’annulent eux-mêmes ; enfin, peu nous importe à nous, vu que le problème est loin d’être là, vu que vos pensées retranscrites dans une sorte d’art qui m’ennuya si fort, ne m’intéressèrent pas et que les miennes n’intéresseront guère plus, sinon mes relectures enorgueillies et quand on se sent concerné. En vérité, essayer de s’intéresser relève d’un effort, un effort lourd comme l’effort de lecture à longue durée, et j’en ressors déçu, déçu comme un gosse. Allons, facilitez-vous… Mais j’ai toujours envie de m’intéresser, et j’ai bien peur d’admettre que je ne devrais pas, ce qui est orgueilleux, et nous voulons, en l’assumant, rejeter l’orgueil qui ne relève plus d’un style d’écriture. La contradiction pourtant très simple, dans une postface qui me démangeait depuis les citations bien à jour de la plus horrifiante de toutes et les légendes ne voulant rien dire qui traînent partout autant dans son petit dépositoire masturbatoire — qui, je ne le nie pas, eut un jour son charme, mais il suffit toujours de si peu, de si peu — dans ces petits esprits qui veulent retrouver la consistance intellectuelle qu’ils ont rejetée ; pas la vôtre, d’autres. Je voulais vous voir plus haut, et puis, à force, macérant tout seul dans un art que j’étais le seul à considérer et à peaufiner fiévreusement, j’ai craché ces sous-entendus en conclusion de chiants morceaux de verbe et je me suis senti mieux.
J’ai l’impression d’avoir lutté, ce qui est inutile.
Il est encore temps de piocher ce qui semble ridicule et d’en rire. On peut rire de tout.